Le Brésil en pôle alternatif (Le Temps, Suiça - 18/09/2010)

Par Frédéric Koller

La passe d’armes s’est déroulée le week-end dernier à Genève dans les couloirs de l’hôtel Intercontinental, par journaliste interposé.

Au terme d’un plaidoyer contre la prolifération nucléaire lors de l’inauguration de la conférence du think tank britannique International Institute for Strategic Studies (IISS), Henry Kissinger explique à un journaliste brésilien combien il a peu apprécié l’initiative de Lula et de la Turquie auprès de Téhéran.

Celle-ci avait eu pour effet de court-circuiter (temporairement) les efforts des Etats-Unis afin d’obtenir le vote par le Conseil de sécurité de l’ONU d’un nouveau train de sanctions contre l’Iran, soupçonné d’enrichir de l’uranium à des fins militaires.

Le lendemain, à la même tribune, c’est le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorim, qui intervient. En coulisses, le même journaliste lui demande ce qu’il pense des propos de Kissinger qui ont reçu un large écho au Brésil.

«Je n’ai pas écouté Kissinger, mais malgré tout le respect que je lui dois, nous ne sommes pas forcément d’accord, à commencer avec ce qu’il a fait durant les années 1970», rétorque le diplomate. Il parle bien sûr du soutien américain aux dictatures sud-américaines. Le texte est clair: son pays n’a plus de leçon à recevoir.

Le Brésil de Celso Amorim, le Brésil du président Luiz Inacio Lula da Silva n’est plus simplement une «puissance économique émergente». C’est un pays décomplexé, qui déploie sa force sur tous les continents, hors des lignes traditionnelles, forgeant ses propres alliances – à géométrie variable, de façon pragmatique et indépendante. Alors que l’Inde hésite, que la Russie vacille, que l’Europe stagne, que l’Amérique doute et que la Chine inquiète, le Brésil s’affirme avec une joyeuse insolence après huit ans de «lulisme» qui s’achèvent dans une sorte d’apothéose. C’est du moins l’impression que donnait Celso Amorim samedi dernier.

A la tribune de l’IISS, le Brésilien a résumé ce changement à sa façon, directe. Premièrement, son pays «n’est plus l’arrière-cour des Etats-Unis». Il n’y a pas si longtemps, un quart des exportations partait vers l’Amérique, aujourd’hui ce n’est plus que 10%. Désormais, la Chine est le premier partenaire commercial et l’Argentine devancera l’an prochain les Etats-Unis pour le second rang. Deuxièmement, l’Amérique du Sud, autour du Brésil, devient progressivement un groupe de sécurité de moins en moins dépendant des Etats-Unis.

Cette dynamique est d’autant plus forte qu’elle est soutenue par des pays «progressistes» qui ont majoritairement basculé au centre gauche, vers la social-démocratie. «Plus l’Amérique du Sud est laissée à elle-même, plus elle trouve facilement des solutions à ses conflits», a dit Celso Amorim.

Troisièmement, le Brésil a la ferme intention de faire entendre sa voix sur tous les terrains diplomatiques, y compris au Proche-Orient. Quitte à se fâcher avec l’administration de Barack Obama?

Le Brésilien est tombé d’accord avec le vice-secrétaire d’Etat américain, Jim Steinberg, également présent à Genève, pour dire que le différend iranien relevait d’une divergence «tactique» mais que le but recherché était identique: empêcher Téhéran d’acquérir l’atome militaire.

Le Brésil, qui revendique un siège permanent au Conseil de sécurité, se profile comme le grand leader du Sud pour une réforme de la gouvernance mondiale. Il faudra se battre. Pour Celso Amorim, l’initiative turco-brésilienne auprès de l’Iran démontre une chose: la résistance des cinq du Conseil de sécurité à reconsidérer les rapports de force mondiaux, à revoir la structure de l’ONU pourtant menacée de devenir un objet obsolète face au G20, sera énorme. Le Brésil est conscient de ses limites. Mais il a la ferme intention de s’imposer comme le pôle alternatif de ce début de XXIe siècle.

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