Il n’y a pas de doute que le Brésil et la Chine sont les deux grands bénéficiaires de la globalisation marchande de la décennie écoulée. Alors que la Chine se transformait en usine du monde, le Brésil nourrissait cette machine de ses ressources naturelles et agricoles. Par Frédéric Koller
Le Brésil c’est le B du BRIC. Le BRIC c’est ce noyau dur de pays «émergents» qui bousculent la domination occidentale: le Brésil, donc, la Russie, l’Inde et la Chine. C’est une formule d’économiste. Mais il n’y a pas de doute que le Brésil et la Chine sont les deux grands bénéficiaires de la globalisation marchande de la décennie écoulée. Alors que la Chine se transformait en usine du monde, le Brésil nourrissait cette machine de ses ressources naturelles et agricoles. Les deux pays ont embrassé l’économie de marché, affichent des courbes de croissance enviables et ont réduit leur pauvreté de moitié. Brasilia et Pékin manœuvrent de front à l’OMC, au G20, ou dernièrement à Copenhague. Les deux pays partagent aussi certains maux comme la corruption, la violence et les inégalités. Alors, le Brésil serait-il la Chine de l’Amérique latine?
Pas exactement. Il serait même plus juste d’affirmer que ces deux pays suivent deux voies opposées. Prenons l’exemple des inégalités. Il y a quinze ans, le Brésil était le pays le plus inégalitaire de la planète et la Chine le plus égalitaire. Aujourd’hui, leur coefficient de Gini – un outil statistique qui mesure les inégalités – se recoupe. Les deux pays demeurent très inégalitaires. Mais alors que la courbe du Brésil décroît avec insistance, celle de la Chine s’envole. D’un côté, le Brésil, par une politique volontariste, a mis en place une redistribution des fruits de la croissance. De l’autre, la Chine maintient un apartheid social avec son système du «hukou» qui cantonne la majorité de la population, rurale, dans un sous-développement.
Il y a 15 ans, le Brésil se débarrassait de la dictature militaire et la Chine tournait la page du totalitarisme communiste. Si Lula n’est pas le restaurateur de la démocratie, son principal héritage sera d’en avoir considérablement renforcé les fondements en favorisant l’émergence d’une large classe moyenne et d’une nouvelle cohésion nationale. La croissance économique qu’il a favorisée a été mise au service d’un but mille fois répété: la lutte contre la pauvreté. Démocratiquement élu, miséreux de naissance, il avait la légitimité pour le faire. Les Brésiliens ont encore un long parcours à faire pour vivre dans un Etat moderne. Mais Lula leur a rendu leur dignité.
La Chine s’est pour sa part convertie au capitalisme autoritaire (comme le Brésil des militaires). La richesse générée par la croissance est redistribuée de façon plus opaque à travers les clientèles du parti unique. Une classe de riches consommateurs urbains émerge bien, mais pas de classe moyenne à proprement parler. Le parti «communiste» déclare lui aussi vouloir lutter contre la faim. Mais c’est un autre objectif – remontant à 2000 ans – qui est prioritaire: celui du «fuguo qiangbing», «enrichir l’Etat, renforcer l’armée». Le parti mène une politique de puissance avec une approche mercantile de l’économie. Les Chinois sont tout aussi fiers que les Brésiliens. Mais c’est la fierté d’une nation contrariée, animée d’un esprit de revanche sur l’Histoire, sujette à l’arbitraire d’un pouvoir dictatorial et de plus en plus divisée, inégalitaire, déséquilibrée.
Récemment, Celso Amorim a publié dans le quotidien chinois Global Times une tribune intitulée «Le Brésil, centre d’une nouvelle solidarité internationale». Le ministre brésilien des Affaires étrangères évoque à peine les BRIC. Par contre, il s’étend sur l’IBAS. IBAS pour Inde, Brésil et Afrique du Sud. C’est un forum de dialogue. Voici comment il le présente à ses lecteurs chinois: «L’IBAS répond aux besoins de coordination entre les trois principales démocraties multiethniques et multiculturelles qui ont beaucoup à dire au monde concernant la tolérance et la réconciliation du développement avec la démocratie.» C’est un bon résumé de la philosophie luliste. C’est aussi la meilleure réponse du Sud aux sirènes d’un modèle autoritaire que tente de diffuser Pékin au moment où les démocraties du Nord se recroquevillent.
